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02.11.2018
[10 ANS DE BORDEAUX] témoignage de Jean Petaux et Ibrahim N’Diaye

Jean Petaux est directeur de la Communication, des Relations extérieures et institutionnelles et Ibrahim N’Diaye, chargé de mission programme « Sciences Po Bordeaux, je le peux parce que je le veux ».

 

Pourquoi avoir ouvert les portes de Sciences Po aux EE dès leur première année d’existence ? Qu’est-ce qui vous a convaincu de mettre en place ce dispositif ? 

Lorsque nous avons été approchés par Daniel Truong-Loï qui représentait déjà les EE à Bordeaux il y a dix ans, nous avons été positivement surpris de constater que les buts poursuivis par les EE étaient très proches de nos objectifs et de nos valeurs. Nous avions, depuis trois ans déjà, mis en place avec la Région Aquitaine un programme de diversification sociale et territoriale, « Sciences Po Bordeaux, Je le peux parce que je le veux » (désormais popularisé par son sigle : « JPP-JV ») qui a été la seule « Cordée de la Réussite » labellisée sur l’Académie de Bordeaux, en 2008, année des premiers EE à Bordeaux. Nous avons constaté que les responsables des EE étaient soucieux d’apporter un maximum d’information aux élèves, collégiens et lycéens, venant assister aux ateliers des EE. Nous étions exactement sur la même longueur d’ondes. Nous considérons qu’une des principales causes de la reproduction sociale tient dans le fait que l’information utile sur les formations, les parcours, les débouchés, ne passe pas. L’enseignement supérieur en France relève d’un mal structurant : c’est un « délit d’initiés » à très grand échelle. Ce n’est pas tant une question de capital financier ou de capital socio-culturel. Bien sûr il ne s’agit pas de considérer ces détentions de capitaux comme négligeables, mais avant cela, là où la première fracture se fait, là où la faille s’amorce qui, dans la plupart des cas ne sera plus comblée, c’est entre ceux qui détiennent l’information la plus précise, la plus actualisée qui permet de s’orienter dans le maquis des formations, des pistes défrichées et des impasses, sans même parler des « voies royales » et ceux qui n’ont pas accès à cette information stratégique. Ce qui nous a plu dans la démarche des EE c’est, justement, ce souci de donner de l’information, concrète, par des témoignages vécus et partagés. 
Le deuxième argument qui nous a particulièrement impressionné dans les EE c’est la lutte contre les stéréotypes. Trop souvent, selon que l’on appartient à telle ou telle communauté, à telle ou telle culture familiale, ou que l’on a été scolarisé dans tel établissement plutôt que dans un autre, on est « assigné à résignation ». À Sciences Po Bordeaux nous combattons sans relâche ce genre de déterminisme résidentiel. Au contraire pour nous la résidence d’origine (au sens le plus large de la « maison », de « la famille », de « l’école » ou du « quartier » ou du « canton rural délaissé »), peut être un formidable atout de résilience. Et c’est la raison pour laquelle nous sommes, chaque année, très fiers d’accueillir les EE.

C’était capital pour les EE de pouvoir accueillir les jeunes dans un établissement d’excellence. Qu’est-ce que cela apporte aux jeunes de se retrouver à Sciences Po plutôt que dans un lieu lambda ? 

Il faudrait le leur demander, ils sauraient peut-être mieux le dire que nous. L’appellation « établissement d’excellence » nous ne la renions pas mais nous n’en faisons pas  non plus un étendard. Ce qui nous a frappé dès la première année des EE c’est que les 700 ou 800 collégiens qui étaient dans nos murs un samedi après-midi de novembre, pris en charge et « pilotés » par une trentaine (au début) de nos élèves, tous volontaires, étaient à l’aise comme des poissons dans l’eau dans notre établissement. Ils n’étaient pas impressionnés. Même entassés dans le grand amphi de Sciences Po Bordeaux, ou assistant à la réunion plénière retransmise en vidéo dans le second amphi plus petit, ils étaient heureux d’être là, très attentifs et surtout conscients dans leur très grande majorité qu’ils vivaient peut-être un moment éventuellement fondateur dans leur vie, dont ils se souviendront tout le reste de leur vie. Alors oui ça se passe dans les murs de Sciences Po Bordeaux : si cela peut donner du lustre et de la valeur aux EE tant mieux, il faut bien que l’on serve à quelque chose. Mais franchement nous n’avons pas mis en place ce partenariat pour faire notre propre promotion. Ce n’est pas être présomptueux que de dire que nous connaissons une augmentation constante des candidatures à nos examens d’entrée (+17% en 2018 par rapport à 2017 à l’entrée en 1ère année…). Ce qui nous importe c’est que des jeunes filles ou garçons trouvent chez nous un cadre agréable pour profiter le plus possible, en 4 heures un samedi après-midi, de tout ce qui se dit, et constatent aussi que l’on peut être très heureux en poursuivant ses études après le Bac, dans un IUT, dans un BTS, à l’Université, dans une CPGE ou directement dans une grande école. Et que si ce n’est pas dans les murs de Sciences Po Bordeaux, ce sera ailleurs et ce sera très bien pourvu que cela soit un vrai choix et pas une orientation par défaut.

Vous avez de nombreux projets qui vous sont soumis sur les thématiques d’égalité des chances. Pourquoi les EE plutôt qu’un autre ? Et pourquoi avoir décidé de pérenniser cet événement ? 

Nous avons plusieurs dispositifs en effet, par exemple des programmes d’aide aux devoirs portés par des associations nationales ou locales auxquels participent nos étudiants. Au risque de vous surprendre je vous dirai que les EE sont les seuls à avoir conçu le dispositif qui existe toujours 10 ans après à Bordeaux et qui a « essaimé » partout en France métropolitaine et ultra-marine. Je suis très impressionné par les carnets d’adresses des responsables des EE. Ce n’est pas du « flan ». Les personnes sollicitées, qui se déplacent depuis Paris par exemple pour rencontrer les collégiens et les lycéens, ou qui sont des « régionaux de l’étape », peuvent avoir des agendas très remplis, des positions sociales et professionnelles très exposées : ils et elles sont là, disponibles, à l’écoute, pédagogues pour une après-midi. C’est tellement riche souvent que même nos étudiants bénévoles qui aident ce jour-là et dont on pourrait penser (à tort d’ailleurs) qu’ils savent exactement ce qu’ils vont faire à la sortie de Sciences Po Bordeaux, découvrent des métiers, des engagements, des vocations inconnus pour eux aussi. La pérennisation de cet événement qui a connu une période de déplacement liée à nos énormes travaux de doublement de nos locaux tient à plusieurs facteurs. D’abord les équipes dirigeantes des EE et de Sciences Po Bordeaux ont tout de suite bien « accroché », elles s’apprécient et fonctionnent vite avec une grande confiance mutuelle et un minimum de bureaucratie qui fait que presque toute l’énergie mobilisée pour organiser les EE à Bordeaux, chaque année, se retrouve au service de ce projet et n’est pas consacrée, à 75%, à régler des problèmes idiots de procédures, de règlements ou des querelles d’égos voire d’incompétences. Ce renouvellement depuis 10 ans s’inscrit aussi dans une ouverture croissante de notre établissement vers le secondaire. Nous avons totalement intégré (et heureusement cette prise de conscience a infusé largement dans tout l’enseignement supérieur) que le collège et le lycée sont les institutions préparatoires à la poursuite des études postérieures au baccalauréat, qu’elles soient courtes ou longues. La meilleure preuve de cette osmose entre « supérieur » et « secondaire » c’est que nous n’avons aucun mal à recruter chaque année plus de 50 élèves bénévoles dans les rangs de nos étudiants qui se donnent à fond dans l’aventure et sans lesquels on aurait beaucoup de mal à gérer 1.100 collégiens et lycéens regroupés dans nos locaux. Et puis, pour ne citer que trois explications (il y en a bien d’autres), nous n’aimons pas les « coups », les « one shot » comme on dit. On monte une opération de com’, on fait venir une vingtaine de « figures parisiennes » issues des minorités « visibles », on les met en situation avec des jeunes élèves (surtout des mêmes minorités visibles pour que la démonstration soit édifiante) et tout cela devant 2 caméras, 3 micros et 5 journalistes. Notoriété assurée, belles images, jolis sons et papiers sympas. Et puis plus rien les années suivantes. Notre approche est sans doute plus modeste et prend l’allure du paysan qui laboure son champ, chaque fin d’automne. Et cela va faire dix ans que nous avons mis en culture ce champ des savoirs partagés. Rien ne se fait de correct en matière d’orientation si ce n’est dans la durée, dans la pérennité des opérations. Dix ans c’est finalement peu à l’échelle d’une trajectoire scolaire et universitaire : un élève de classe de 4ème qui est venu assister aux EE en 2008, s’il n’a pas redoublé, s’il n’a pas changé de parcours, est tout juste susceptible d’avoir obtenu son M2 de Master (à Bac+5) en 2017 ou 2018…

Dans la tournée des EE, Bordeaux est l’étape majeure car c’est là que les records d’affluence sont battus chaque année. C’est aussi la première ville où le dispositif a été déployé. Comment cela s’explique ? Le soutien de Sciences Po ? L’investissement de l’association sur place ? Le temps long (10 ans) de travail ? 

Certainement un mélange de tout cela. Les réponses qui précèdent sont peut-être les éléments épars d’une explication évidemment réfutable… J’aurais tendance à ajouter l’implication du rectorat d’Académie de Bordeaux (et désormais des deux autres rectorats d’Académie en Nouvelle-Aquitaine) qui, avec le soutien des DASEN, a permis une formidable mobilisation des établissements eux-mêmes. Je pense aussi que les services de la Région Aquitaine devenue Nouvelle-Aquitaine n’ont jamais mesuré leurs efforts pour soutenir le projet, financer des moyens de transport, tout comme certains Départements pour les collégiens. Le fait que, chaque année, le président du Conseil régional, Alain Rousset, depuis 2008, passe dans nos locaux, entre deux événements et deux manifestations, pour saluer les jeunes présents, l’encadrement des EE et le staff de Sciences Po Bordeaux mobilisé (les deux directeurs qui se sont succédés depuis 2008, Vincent Hoffmann-Martinot et Yves Déloye et leur équipe mais aussi les « poissons-pilotes » étudiants bénévoles) est la marque d’un accompagnement « politique » dans le bon sens du terme. Chaque année aussi d’autres collectivités locales, métropolitaines, s’impliquent dans le dispositif, de la ville de Bordeaux aux communes périphériques de l’agglomération. Tout cela crée un environnement très favorable au bon déroulement de chacune des éditions des EE et entraine, presque mécaniquement, une croissance soutenue chaque année. Le noyau dur de l’organisation des EE sur Bordeaux a acquis une grande expertise de fonctionnement. C’est un vrai plaisir de travailler avec ces volontaires-là. Pour une fois que des intellectuels ont les pieds sur terre et ne perdent pas leur temps à s’écouter penser ou disserter sur le monde tel qu’il devrait être s’il n’était pas comme il est, on peut travailler vite, efficacement et pragmatiquement. Au point que l’on se prend à espérer qu’une nouvelle décennie es EE soit fêtée en 2028. Sciences Po Bordeaux fête cette année ses 70 ans, le temps fort de cet événement aura eu lieu durant la première semaine de novembre, une vingtaine de jours avant la 10ème édition des EE : un bel encouragement à multiplier par 7 la pérennité de l’association… Avec les mêmes et plein d’autres aussi jeunes !

 

Propos recueillis par David Lavaud

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